La dérogation comme matrice de la politique de libre circulation?
Récemment encore le Luxembourg a fait valoir la prolongation des
dérogations en matière de libre circulation à l'encontre des
citoyens bulgares et roumains, alors que d'autres Etats-membres ont
déjà permis à ces citoyens - là d'utiliser pleinement leur droit
d'aller, de venir et de travailler librement. Le Luxembourg utilise
donc le maximum des 7 ans de transition permis par les traités
d'adhésion respectifs.
De la sorte, il perpétue une tradition que Michel Pauly fait
remonter jusqu'en 1950, aux négociations sur le plan Schuman*. Nous
apprenons que la position du Luxembourg était restrictive dès le
début. Ce fut apparemment l'argument du négociateur italien, le
représentant du seul pays d'émigration à la table des six, qui
introduisait une dose d'intégration au profit des hommes et non
seulement au profit des produits. L'accord en vint à retenir une
priorité pour le nationaux non qualifiés et une liberté de migrer
pour les qualifiés dans le domaine CECA.
Rebelote dans les préparatifs pour le traité de Rome avec à
l'arrivée un protocole additionnel permettant d'invoquer la
situation démographique spéciale du Luxembourg pour appliquer des
restrictions. Le débat de ratification à la Chambre des Députés fit
entendre d'autres sons de cloches, préconisant une ouverture
beaucoup plus large, notamment en matière de regroupement familial.
L'accord de main d'oeuvre entre l'Italie et le Luxembourg
autorisait 500 familles seulement.
" Cette peur d’une invasion étrangère qui avait dicté au
gouvernement luxembourgeois son attitude restrictive aussi bien
aux négociations du traité de
Paris qu’à celles menant au traité de Rome était une constante
chez Joseph Bech et son parti chrétien-social. On vient de voir
que Bech la justifie par l’opinion publique, mais – sous réserve
d’une étude plus approfondie de cette opinion publique – il faut y
voir sans doute essentiellement celle des milieux catholiques
(Église, Luxemburger Wort), de l’ancienne Résistance et même,
d’après Gilbert Trausch, de la Cour grand-ducale. C’est encore
cette peur des bureaucrates européens qui seraient aussi des
étrangers, en partie même non-catholiques, qui empêcha Bech, au
grand dam de nombre de ses successeurs, de réclamer en 1957 le
siège unique et définitif des institutions européennes pour la
ville de Luxembourg, solution qui avait les faveurs de Jean Monnet
**!"
On prend les mêmes arguments et on recommence au moment de
l'adhésion du Portugal et de l'Espagne, effective en 1985. Le
Luxembourg obtient une dérogation à la libre circulation non de 7
ans, mais de 10 ! Une fois encore aucun député ne partageait cette
crainte d'une "invasion portugaise". Une fois encore on put
constater que ces craintes étaient infondées. Juncker, à l'époque,
Ministre du Travail, avait vaillamment défendu l'attitude du
gouvernement. 25 ans plus tard, il fait amende honorable lors de son
discours du 29 mars 2010 à l'occasion des 30 ans de l'ASTI: "(les
Premiers Ministres Werner et Santer) - puisque j'étais ministre
dans leurs gouvernements respectifs - m'avaient demandé de
négocier avec l'Espagne et le Portugal la période transitoire et
la période transitoire allongée. Je suis toujours très gêné de
l'avoir fait avec succès et je suis toujours très gêné jusqu'au
point de me cacher rapidement dans un des nombreux coins des
couloirs européens, lorsque je rencontre quelqu'un qui fut
négociateur du côté espagnol ou portugais. (..) Je ne voudrais pas
qu'on me rappelle les méfaits de ma jeunesse." *** La
dérogation luxembourgeoise fut abandonnée avant terme, dépassée par
les faits.
L'habitude ne se perdra cependant pas, puisque nous l'avons vu au
début, pour la Roumanie et la Bulgarie, on ressort les vieilles
lunes.
Dans sa contribution Michel Pauly évoque encore longuement la
condamnation de l'Etat luxembourgeois par la Cour de Justice des
Communautés Européennes**** dans l'affaire ASTI/ Chambre des
employés privés. Invoquant la libre circulation la Cour invalidait
l'exclusion des étrangers de l'électorat des Chambres
professionnelles auxquelles ils devaient néanmoins cotiser. Ce fut
l'ouverture vers les droits politiques, renforcée par le traité de
Maastricht en 1992. Mais une fois encore Luxembourg demandait et
obtenait une dérogation: étant l'Etat membre avec le plus fort
pourcentage de ressortissants communautaires, leur nombre fut
invoqué pour en restreindre l'accès au droit de vote.
Cette barrière attend encore d'être levée!
Serge Kollwelter
*Michel PAULY, Créer des Européens? Les gouvernements luxembourgeois
face à la liberté de circulation des personnes, in: Du Luxembourg à
l'Europe, Hommages à Gilbert Trausch à l'occasion de son 80e
anniversaire, Editions Saint Paul, Luxembourg, 2011, p. 425-339
La contribution est téléchargeable du site de l'ASTI.
** Gilbert Trausch, Le Luxembourg face aux traités de Rome, p.
451s.
*** Jean - Claude Juncker, in ASTI 30+ , Editions Binsfeld,
Luxembourg, 2010, p.16
**** Arrêt de la CJCE du 4 juillet 1991
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