vendredi 13 mars 2026

lecture critique du Plan d'action national contre la pauvreté

 

« An dann huet een [an där Etüd vu virun e puer Joer] gesinn, dass bei engem ganz groussen Deel vun de Mënschen [aus dem Réidener Kanton] den Un- deel vum Loyer […] tëschent 60 a 75 % vun deem ausgemaach huet, wat de Revenu war, deen d’Leit haten. »

Raoul Schaaf, président du Comité national de dé- fense sociale (CNDS), sur RTL le 15 décembre 20251

Plutôt que de résumer le Plan d’action national pour la prévention et la lutte contre la pauvreté (PANPLP) qui contient de nombreuses propositions et avancées et que le lecteur peut découvrir facilement2, voici un aperçu des huit principaux axes stratégiques :

  • accès aux droits et aux services sociaux ;
  • aides et prestations sociales ;
  • logement et énergie ;
  • santé et sécurité sociale ;
  • éducation et enfance ;
  • formation continue et apprentissage tout au long de la vie ;
  • activation et emploi ;
  • cohésion


Même si ledit plan n’est pas un document acadé- mique, on peut regretter qu’il ne se réfère qu’à quelques aspects quantitatifs du Panorama social de la Chambre des salariés3 et des rapports Travail et cohésion sociale du Statec4. Christophe Butterwegge, chercheur sur la pauvreté que feu Caritas avait invité à Luxembourg, aurait pu également avoir droit de cité. Dans une interview accordée au Luxemburger Wort, il expliquait : « Die Wirtschaftsstrukturen, die Eigentumsverhältnisse und die Verteilungsmecha- nismen in der Gesellschaft müssen verändert wer- den. In einer marktwirtschaftlich-kapitalistischen Gesellschaft besitzt eine kleine Minderheit das Pro- duktivvermögen und die große Mehrheit verfügt hauptsächlich über ihre Arbeitskraft, die sie gegen Lohn anbietet. Das ist aber schwierig, wenn man gesundheitliche Probleme oder keine Ausbildung hat. Armut ist kein individuelles Schicksal, sondern

Aucune ambition dans le PANPLP quant à un pourcentage minimal de logements abordables par commune, alors que l’Ombudsman fir Kanner a Jugendlecher (OKAJU) demande carrément l’instauration d’un quota !

ein strukturelles Problem. Sie kann nur als Teil der wachsenden sozialen Ungleichheit verstanden und bekämpft werden. […] Wer vom Reichtum nicht reden will, soll auch von der Armut schweigen. Und wer die Armut wirksam bekämpfen will, muss den Reichtum antasten5. »

Le plan du gouvernement fait l’impasse sur cette façon de voir ; pire encore, une mesure pécuniaire comme l’augmentation des allocations familiales – facile à mettre en place, mais prévue seulement pour 2027 – sera attribuée à tout le monde, à raison de 45 euros supplémentaires par mois pour les en- fants de moins de 12 ans et de 60 euros pour les ado- lescents. 1,1 milliard d’euros a été alloué en 20236 à 201 455 enfants bénéficiaires. En retenant une aug- mentation moyenne de 50 euros par enfant et par mois, on arrive à un chiffre arrondi de 10 millions. En 2023, les données du Statec7 faisaient état de 23,9 % des enfants vivant dans des ménages exposés au risque de pauvreté monétaire. Dès lors, seul un quart des fonds prévus pour l’augmentation des al- locations familiales contribue effectivement à la lutte contre la pauvreté, alors que plus de 7 millions re- lèvent du saupoudrage électoral. Beaucoup d’argent pour peu d’efficacité, même en tenant compte de l’allocation de vie chère destinée aux familles à faible revenu. Pourquoi ne pas allouer l’intégralité de ces 10 millions à ces familles ?

La présente analyse ne se veut pas exhaustive. Je me suis adressé à une quinzaine d’organisations faisant partie des 54 associations et organismes listés comme « parties prenantes » et consultés en amont. Ce serait intéressant de comparer les contributions des uns et des autres avec ce qui se retrouve finalement dans le PANPLP.

Carrément oubliés

Le PANPLP reste silencieux sur le sans-abrisme, se limitant à un renvoi vers un futur plan d’action na- tional spécifique. Or, le 21 juin 2021 à Lisbonne, le Luxembourg a signé un engagement8 pour que d’ici 2030 :

personne ne dorme dans la rue par manque d’un logement d’urgence accessible, sûr et approprié ;
personne ne reste plus longtemps que nécessaire dans un hébergement d’urgence ou de transi- tion avant d’accéder à une solution de logement permanente ;
personne ne quitte une institution sans une offre de logement adéquate ;
les expulsions soient évitées autant que possible et, le cas échéant, accompagnées d’un soutien à la recherche d’un logement ;
personne ne soit discriminé en raison de son statut de sans-abri.

Que de belles ambitions !

Un autre quasi-oubli : la couverture universelle des soins de santé

Selon l’accord de coalition9, le gouvernement Frie- den-Bettel « se prononce pour une couverture uni- verselle des soins de santé (CUSS). Il élaborera les critères précis après une évaluation détaillée du projet- pilote existant ». Selon le PANPLP, il conviendrait d’« élaborer les critères précis pour l’accès à une cou- verture universelle des soins de santé après une éva- luation détaillée du projet pilote existant ».

C’est ce que l’on appelle faire du surplace tout en brassant du vent !

Face aux nombreux working poor, le salaire social mi- nimum est gratifié dans le PANPLP de la phrase sui- vante : « Transposer la directive (UE) 2022/2041 re- lative à des salaires minimaux adéquats dans l’UE. »

La directive aurait dû être transposée le 15 novembre 202410. A ce jour, il n’en est encore rien. Certes, le projet de loi n° 8437 a été déposé le 30 août 202411. Or, un projet de loi ne vaut pas transposi- tion, puisque celle-ci requiert une loi effectivement entrée en vigueur. Généralement, la Commission européenne introduit rapidement des recours en manquement contre les Etats en défaut. Cependant, elle n’a encore entamé aucune procédure contre le Luxembourg, malgré un large dépassement du délai. Il s’avère qu’en matière sociale, la Commission est souvent (très) hésitante pour déclencher une pro- cédure, invoquant la compétence nationale dans ce domaine. Toujours est-il que, par cette directive, elle est intervenue dans ce domaine.

La digitalisation

A deux reprises, il est question de digitalisation : d’une part, pour un accès simplifié au Kulturpass et, d’autre part, pour le recours aux aides au loge- ment. Cependant, pas un mot sur l’accès des pauvres à l’équipement requis, ni sur l’accompagnement nécessaire pour en permettre l’usage, si ce n’est le renvoi à un futur Plan d’action national d’inclusion numérique.

Traitement égal par les offices sociaux

Dans des situations identiques, les aides apportées peuvent varier fortement d’un office social (OS) à un autre. Invoquer l’autonomie des communes, qui assurent le financement de ces OS, fait fi de l’influence du gouvernement qui – par le biais du Fonds national de solidarité (FNS) – rembourse la moitié de leurs dépenses.

Le PANPLP ne dit mot d’une harmonisation des prestations des OS. Or, si 75 % des familles qui auraient droit à la subvention de loyer n’y recourent pas12, les OS ne devraient-ils pas se mobiliser davan- tage à ce sujet ?

Le rôle des communes

Cinquante-deux communes ont signé un pacte communal du vivre-ensemble interculturel13. Le PANPLP entend sensibiliser à la thématique de la pauvreté les coordinateurs de pareils pactes (qui bé- néficient de subsides du gouvernement) ainsi que les commissions communales du vivre-ensemble inter- culturel, obligatoires dans toutes les communes. Qui nierait l’utilité de pareille sensibilisation, qui relève toutefois davantage du vœu pieux que d’une réelle volonté d’agir ? Dans le PANPLP, ni les uns ni les autres, et moins encore les élus communaux, ne sont mis face aux engagements du gouvernement qui, dans son programme, stipule que les demandeurs de protection internationale (DPI) « seront répar- tis équitablement à travers le pays. Toutes les com- munes devront participer et être solidaires en ce qui concerne l’effort de créer des structures pour DPI14 ». Pas un mot pour rappeler que construire, aménager ou acheter des logements abordables donne droit à des subsides à hauteur de 75 % par le gouvernement et même à 100 % lorsqu’il s’agit de toits destinés aux réfugiés.

Aucune ambition dans le PANPLP quant à un pourcentage minimal de logements abordables par commune, alors que l’Ombudsman fir Kanner a Jugendlecher (OKAJU) demande carrément l’ins- tauration d’un quota ! Dans une analyse appro- fondie15, l’OKAJU déplore par ailleurs les absences d’une approche globale et de données fiables, tout en citant entre autres deux chiffres : 44 % des familles monoparentales vivent sous le seuil de pauvreté et la Wanteraktioun a accueilli 54 enfants lors de la saison dernière.

Pas de trace des réfugiés


Parmi d’autres, la Commission consultative des droits de l’Homme avait déjà tiré la sonnette d’alarme16. Elle s’inquiétait des difficultés auxquelles doivent faire face les bénéficiaires de protection in- ternationale (BPI) en termes d’accès au logement, l’Office national de l’accueil (ONA) ayant d’ailleurs intensifié depuis quelques années le nombre de procédures judiciaires afin de procéder à l’expulsion de leur logement. De plus, en cas de fermeture d’un foyer, l’ONA ne reloge pas les BPI ayant dépassé le délai initialement prévu.

Cerise sur le gâteau : un projet de règlement grand-ducal prévoyait de retirer les structures d’hé- bergement pour les réfugiés du cadre commodo/ incommodo, en confiant le respect des normes à l’ONA, par ailleurs gestionnaire de ces mêmes foyers. En dernière minute, il a été retiré de l’ordre du jour de la réunion du Conseil d’Etat prévue le 3 février 2026. Le gouvernement voulait changer le cadre réglementaire au lieu d’adapter ces structures au cadre existant17.

Faute de précisions dans le PANPLP, référons-nous au programme gouvernemental : « Le Gouverne- ment demandera à l’Administration des bâtiments publics l’établissement d’un plan pluriannuel afin de construire de nouvelles structures pour le réseau d’hébergement de l’ONA. » La demande a-t-elle été envoyée et reçue ? En tout cas, elle n’a pas trouvé sa place dans le présent PANPLP.

Et pour conclure, encore le logement

Dans une carte blanche, Gilles Hempel, directeur de l’Agence immobilière sociale, expliquait : « Bis zu 192 125,39 Euro netto däerf eng Koppel mat dräi Kanner pro Joer verdéngen, fir esou eng ëffentlech abordabel Wunneng kënnen ze kafen. […] Mat knapp 2 Prozent soziale Mietwunnengen eng vun den niddregste Quoten an Europa. A wat maache mir? Mir baue Wunnengen a verkafe se un déi Räich. An déi Aarm sti jorelaang op enger Waardelëscht. Mir brauche vill méi sozial Mietwunnengen a keng soi-disant abordabel Wunnengen, déi nëmme fir déi mat den décke Paien abordabel sinn18. »

Voici une réaction qui m’est parvenue : « Wéi kann ee sech trauen ze schreiwen “augmentation du nombre de logements abordables” ouni ze soe wéi? »

La phrase citée correspond à l’un des objectifs figurant dans le PANPLP. Dans ce document, elle est directement suivie, sans ironie, de l’objectif suivant :

« Faciliter l’accès aux logements abordables. »

Serge Kollwelter, membre fondateur de Forum

https://rtl.lu/news/national/raoul-schaaf-president- vum-comite-national-de-defense-sociale-712983446 (toutes les pages Internet auxquelles il est fait référence dans cette contribution ont été consultées pour la dernière fois le 9 février 2026)
https://mfsva.gouvernement.lu/dam-assets/publications/ pan/01635-mfsva-pnp-brochure-def-bf.pdf
https://csl.lu/app/uploads/2025/10/2025-09_ panorama2025_complet_web.pdf
https://statistiques.public.lu/fr/actualites/2025/stn40- tcs-2025.html
https://wort.lu/politik/wenn-armut-sich- vererbt/13149348.html
https://cae.public.lu/dam-assets/fr/publications/2024- rapport-dactivits.pdf
https://statistiques.public.lu/fr/actualites/2024/stn36-tcs. html
https://ec.europa.eu/social/BlobServlet?docId=24120&lan gId=en
https://gouvernement.lu/fr/publications/accord-coalition/ accord-de-coalition-2023-2028.html
Article 17 de la directive : « Les États membres adoptent les dispositions nécessaires pour se conformer à la présente directive au plus tard le 15 novembre Ils en informent immédiatement la Commission. » https://eur-lex.europa. eu/eli/dir/2022/2041/oj?locale=fr
https://chd.lu/fr/dossier/8437

https://logement.public.lu/dam-assets/documents/ publications/observatoire/Note-30.pdf
https://gemengen.zesummeliewen.lu/ gemengepakt-vum-zesummeliewen/
https://gouvernement.lu/fr/publications/accord-coalition/ accord-de-coalition-2023-2028.html
https://okaju.lu/wp-content/uploads/2026/02/ OKAJU-Forum_Kinderarmut.pdf
https://ccdh.public.lu/fr/publications/prisedeposition2. html
https://wort.lu/politik/staatsrat-streicht- umstrittene-verordnung-zu-fluechtlingsstrukturen-von- tagesordnung/128510712.html
https://rtl.lu/news/meenung/carte-blanche/ abordabel-mee-net-sozial-1092365129









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